La
plage de Trouville s’est embellie, cette année 1889,
d’un élégant et hardi travail en fer, qui en change
sensiblement l’aspect du côté des Roches Noires.
C’est une jetée qui, appuyée perpendiculairement
à l'extrémité de la digue des Roches Noires,
doit s'avancer de près de 400 mètres dans la mer, jusqu'à
une fosse naturelle, dans laquelle il reste, à mer basse, au
moins 3 mètres d'eau.
C'est dans ce creux qu'avait mouillé l'aviso le Cuvier, qui
stationnait pendant le séjour que fit le Président Thiers,
en 1875, au chalet Cordier.
M. Harding, propriétaire des terrains et de l'hôtel des
Roches Noires, a conçu, dans son esprit entreprenant, un vaste
projet que sa fortune personnelle et ses relations d'affaires lui
permettent de mener à bonne fin.
Après
avoir conquis, sur la mer, de grands espaces de terrains, il les a défendus
contre les assauts des vagues par des digues hautes et indestructibles édifiées
à la suite de celles construites par M. Cordier.
Animer et rendre agréable ce nouveau quartier conquis, voilà
le but qui sera certainement atteint par la construction de cette jetée
d'une forme ressemblant à celles qu'on voit en Angleterre, à
Ryde et à Southsea, et à l'extrémité de laquelle
doit s'élever un grand pavillon rotonde, sorte de casino destiné à donner des concerts et des
fêtes rendues plus attrayantes encore par la perspective de l'incomparable
panorama de l'embouchure de la Seine. Des bancs inviteront les promeneurs
à s'arrêter pour admirer ce beau spectacle.

L'exécution de cette jetée est appelée
à rendre des services d'une grande importance à la navigation
et aux voyageurs en déplacement de bains de mer du littoral, en
leur permettant d'atterrir, alors que, la mer étant sensiblement
baissée, le port n'a plus assez d'eau pour permettre aux bateaux
à vapeur de les porter à terre; les navires, venus soit
du Havre, soit d'Angleterre, pourront accoster l'extrémité
de la jetée beaucoup plus tard et y laisser leurs promeneurs.
Les yachts eux-mêmes, par beau temps et par temps maniable, pourront
mouiller à petite distance de la jetée, dans la fosse voisine
citée précédemment, et envoyer par leurs embarcations
leurs équipages et leurs passagers alors que l'entrée du port
asséchée n'est plus praticable.
Les yachtsmen, pour gagner terre à mer basse par cette jetée,
éviteront ainsi toujours un bain de pied, quelquefois même
un bain jusqu'à la ceinture, s'il y a le moindre ressac. Ils n'useront
pas d'autre moyen d'atterrir, en dehors du moment de pleine mer.
Du côté de la mer, sur le sable et sur les côtés
de cette construction, doivent être établis six escaliers,
placés à l'extrémité de chacune des quatre parties
qui composent cette construction et sont destinés à faciliter
l'approche et l'accostage des navires et le débarquement des passagers
apportés par eux en toute saison.
Un droit de passage sur le tablier de cette jetée conduisant à
terre sur la digue sera prélevé par la compagnie propriétaire.
Les marins eux-mêmes, dès que le temps le leur permettra, n'hésiteront
pas à profiter de ce moyen rapide de porter leur poisson à
terre plutôt que de bateler.
La charpente en fer de cette jetée ne présente
pour ainsi dire pas de surface non plus que de résistance à
la mer en mouvement. Le travail a donc été calculé
pour faire solide et résistant quoique léger pour l'œil,
ainsi que la photographie en donne une
idée exacte.

Les fers arrivent d'Angleterre tout ouvrés, troués, prêts
à être boulonnés sur place, fabriqués par la
Compagnie Darlington Wagon and Engineering Limited.
Peu de mots suffiront pour donner une idée du mode de construction
de cette jetée.
Les piles sont formées de trois pilotis en fer creux à cornière
très épais, placés sur la même ligne, entretoisés
à leur sommet ainsi qu'en deux autres points de la hauteur totale,
c'est-à-dire au sommet, dans le milieu et dans le bas, ce qui relie
ces pilotis au point de former un tout rigide d'une seule pièce.

Chaque pilotis est couronné d’un large chapiteau boulonné
avec lui, c'est sur ce chapiteau que vient reposer un arceau cintré;
autant d'arceaux cintrés que de pilotis, donc trois cintres par arche.
Ces pilotis, composés de quatre pièces boulonnées à
leur extrémité inférieure, sont taillés en biseau
comme certains porte-plume. Au moyen d'une haute chèvre armée
d'un pesant mouton de 1500 kilogrammes, chèvre placée d'abord
sur le sable, puis portée plus tard par un grand chaland à
flot, lorsque les travaux se sont avancés au loin dans la mer, ces
pilotis ont été enfoncés d'abord dans le sable, jusqu'à
la rencontre d'une table calcaire horizontale, de 60 centimètres
de puissance, qu'ils ont assez facilement traversée pour pénétrer
au-dessous dans une glaise compacte d'un gris foncé presque pétrifiée.
On se figure l'étonnement des habitués
de Trouville lorsqu'ils verront, cet été 1889, la plage
traversée par ce pont-jetée qui doit avoir trente arches
de 15 à 16 mètres de portée s'avançant aussi
loin dans la mer.
. . .
Pareilles nouveautés assurent une plus grande vogue encore, si c'est
possible, à notre plus belle plage normande.
Dr Le Roy d'Étiolles
LA NATURE, Revue des Sciences, n° 840 du 6 juillet 1889
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